Yasser Arafat laisse la Palestine orpheline
Ramallah s'apprête à accueillir aujourd'hui la dépouille du raïs, décédé hier à Paris. Son successeur devrait être élu dans les deux mois.
Par Christophe AYAD
vendredi 12 novembre 2004 (Liberation - 06:00)

Ramallah, envoyé spécial
e silence, inhabituel, et le chant lancinant des muezzins ont appris hier matin aux habitants de Ramallah que Yasser Arafat était mort. Nombreux en avaient déjà été informés par les chaînes de télévision arabes, qui avaient retransmis en direct l'annonce faite, peu après 6 heures (heure locale), par Tayeb Abdelrahim, secrétaire à la présidence palestinienne. A Paris, dans l'après-midi, la dépouille du raïs, dans un cercueil recouvert du drapeau palestinien, a quitté à bord d'un hélicoptère l'hôpital de Clamart, où il avait été transporté le 29 octobre et où il est décédé officiellement à 3 h 30 du matin. Puis, de l'aéroport de Villacoublay, et après un hommage de chef d'Etat, il a embarqué dans un Airbus français pour son dernier voyage, destination Le Caire, où ses obsèques auront lieu aujourd'hui, puis Ramallah, où le père du mouvement national palestinien doit être enterré.

Hébétés. En fin de matinée, les habitants de Ramallah ont commencé à sortir. Hébétés par le chagrin, de petits groupes tournent sans but autour de la place Manara. Les visages sont soucieux, fermés, défaits, mais la tristesse a du mal à trouver son chemin. Chacun reste comme spectateur d'un cauchemar dans lequel il n'arrive pas à se résoudre à plonger. Le cortège, fort de quelque 3 000 personnes, tournoie, s'éparpille, se reforme. Un petit groupe se détache et marche jusqu'à la Mouqata'a, siège de l'Autorité palestinienne. Ce sont des chebab (jeunes) du Fatah, le parti fondé par Arafat : "La lutte continue ! Nous sommes avec toi !"

Furtivement, de jeunes activistes encagoulés font leur apparition, tirent quelques salves en l'air, puis repartent en courant, l'air farouche, pour que personne ne les suive. Tôt le matin, les Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, groupe armé proche du Fatah, ont appelé à frapper Israël "partout". Quelques dizaines de jeunes vont jeter des pierres sur un barrage israélien à la sortie de Ramallah, mais aucune violence majeure n'est à déplorer. Le calme et la dignité impressionnent.

"Naqba". Abdel Karim Roumaneh, un chauffeur de taxi, a recouvert son véhicule de posters et de branches de palmiers, symboles de deuil : "Il était tout pour nous. Comme un père qui s'occupe de tout dans son foyer, l'électricité, le pain... Nous traversons les jours les plus noirs. C'est une naqba (catastrophe)." Spontanément, il utilise le mot qui désigne la défaite arabe de 1948 et la fuite d'un million de Palestiniens. Mais il ne craint pas qu'une guerre fratricide éclate : "Arafat nous a appris l'unité nationale. Jamais nous ne nous entretuerons."

Des vendeurs de keffiehs ont fait leur apparition : chacun le porte à sa manière, en foulard, en écharpe, noué sur la tête ou en bandoulière. Les posters saluent "notre Président pour toujours". Tous les commerçants ont fermé boutique pour trois jours, les administrations, pour une semaine. Pendant quarante jours, les drapeaux seront en berne et toutes les célébrations de joie, annulées.

"Rempart". Dans l'après-midi, les marches se succèdent : prêtres grecs orthodoxes, islamistes, notables, réfugiés des camps, associatifs, féministes, etc. Des voitures sillonnent la ville, drapeau noir au vent. Trois hommes barbus, dont l'un se dit proche du Jihad islamique, sont allés prier tôt le matin à la mosquée pour le défunt. "Il était un rempart pour l'oumma (communauté) musulmane. Il restera comme l'homme qui n'a pas bradé Jérusalem, ni le droit au retour de nos réfugiés." Ils ne cachent pas leur défiance à l'égard de ses successeurs. Fayçal Khatib, un fonctionnaire, se joint à eux. "Ce n'est pas parce qu'on a perdu le cheikh Yassine (fondateur du Hamas, ndlr) et Arafat la même année que notre cause est morte. Nos leaders meurent, notre combat se poursuit. C'est ce qu'ils nous ont légué."

Devant la Mouqata'a, des jeunes et des femmes, accroupis, les yeux rougis et le regard dans le vide, attendent sans savoir quoi. Les visages sont ravagés. De l'autre côté du mur d'enceinte, les bulldozers, qui avaient commencé la veille à nettoyer le QG palestinien des gravats et des carcasses de voiture laissés par les chars israéliens en avril et en septembre 2002, s'activent. Le corps du raïs reposera là, dans un sarcophage en béton, pour pouvoir être transporté un jour à Jérusalem, sur l'esplanade des Mosquées. "Le monde entier doit savoir qu'Israël a empêché Arafat d'être enterré à Jérusalem", accuse Mohammed Hourani, un député palestinien. De la terre prélevée près de la mosquée Al-Aqsa sera versée sous le sarcophage. Après une cérémonie ce matin au Caire (lire ci-dessous), l'enterrement doit avoir lieu l'après-midi à Ramallah, où une foule monstre est attendue, même si les Palestiniens du reste de la Cisjordanie et de Gaza ne pourront pas y assister à cause du bouclage.

"Dans les bureaux, tout le monde pleure", raconte un officiel sortant de la Mouqata'a. La direction palestinienne y a siégé sans discontinuer, réglant la succession sans heurts avec une célérité exemplaire. A 10 h 30, Mahmoud Abbas ("Abou Mazen") a été nommé chef de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP). Dans la foulée, Farouk Kaddoumi, chef du bureau politique de l'OLP, farouche opposant aux accords d'Oslo, a été porté à la tête du Fatah. Le Premier ministre, Ahmed Qoreï (Abou Alaa), reste à son poste. Une heure et demie plus tard, le Conseil législatif s'est réuni à Ramallah. Le président du Parlement, Rawhi Fattouh, a prêté serment comme nouveau chef de l'Autorité palestinienne par intérim. Il a promis des élections dans les soixante jours, conformément à la Loi fondamentale.

Hier soir, après avoir regardé à la télévision la levée du corps de Yasser Arafat à Paris, des milliers de Palestiniens ont convergé vers la Mouqata'a pour une longue veillée funèbre.

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